Eugénie Grandet (analyse détaillée) - Balzac (Honoré de)

Après la description d’une rue pittoresque de Saumur, et l’évocation du genre de vie de ses habitants, l’auteur présente le père Grandet, ancien tonnelier que d’habiles spéculations ont fabuleusement enrichi sous la Révolution, mais qui tyrannise sa famille de son avarice méthodique. Le jour de l’anniversaire de sa fille, Eugénie, qui se montre soumise à son despotisme, après le repas du soir à l’occasion duquel est esquissé le personnage de Mme Grandet, les Cruchot, puis les des Grassins viennent offrir leurs vœux et font assaut d’amabilité, la riche héritière étant l’objet des convoitises de ces deux familles.

L’arrivée inopinée de Charles, le cousin de Paris, provoque des réactions diverses. Tandis que sa cousine s’ingénie à recevoir aussi dignement que possible le jeune dandy, Grandet lit la lettre où son frère lui annonce sa ruine et son intention de se suicider. La description de la maison se complète naturellement au moment où Charles est conduit à sa chambre, aussi sordide que le reste du logis. Eugénie, qui s’éveille à l’amour, s’attarde à sa toilette et à la contemplation du jardin. Pour lui faire plaisir, Nanon, la servante, s’efforce d’obtenir de Grandet quelque adoucissement à la frugalité habituelle. Charles, qui vient de prendre un agréable déjeuner en compagnie d’Eugénie et de sa mère, apprend brutalement le malheur qui le frappe. Pendant qu’il s’abandonne à sa douleur, Eugénie cherche les moyens de le secourir et, pour la première fois, affronte son père qu’elle commence à juger. L’affectueuse sollicitude d’Eugénie trouve un écho dans le cœur de Charles. Le père Grandet, qui s’est adroitement déchargé sur le banquier des Grassins du soin de négocier avec les créanciers de son frère, entreprend, de nuit, un mystérieux vovage. Eugénie, que ces préparatifs ont réveillée, ne peut s’empêcher, durant le sommeil de son cousin, de lire deux lettres qui la renseignent sur ses projets et sur son dénuement. Elle lui offre son or, et il lui confie un précieux nécessaire, souvenir de sa mère. Une tendre intimité grandit entre les deux cousins qui échangent leurs promesses tandis que se prépare et s’accomplit le départ de Charles, qui part aux Indes pour y faire fortune.

Eugénie vit dans le souvenir de Charles. Au jour de l’an, lorsque Grandet demande à voir son or, elle doit lui avouer qu’elle ne l’a plus. Au cours d’une discussion orageuse qui provoque une défaillance de Mme Grandet, Eugénie, dont la volonté est opiniâtre pour aider le jeune homme à sortir du malheur, tient tête froidement à son père, qui la sequestre dans sa chambre. Tandis que Mme Grandet s’affaiblit de plus en plus, le notaire Cruchot parvient à convaincre l’avare qu’il est de son intérêt de se montrer plus conciliant. Après la mort de sa mère, Eugénie accepte de renoncer à sa succession. L’avarice de Grandet s’exaspère avec l’âge et la maladie, et le poursuit jusque dans son agonie.

Eugénie, demeurée seule avec la fidèle Nanon, attend en vain son cousin, reçoit enfin une lettre qui met fin à ses espérances. Dans l’intervalle, il a fait fortune et l’entretient cyniquement de ses projets de mariage avec une autre, Mlle d’Aubrion. Une démarche du curé de la paroisse décide Eugénie à épouser dans l’indifférence le président Cruchot et, rendant le bien pour le mal, à payer les dettes de son cousin, qui faisaient obstacle au mariage de celui-ci. Après la mort prématurée de son mari, Eugénie vit, immensément riche mais dans la lésine et dans la charité. Elle marche vers le ciel, accompagnée d’un cortège de bienfaits.

Analyse
(la pagination est celle du Livre de poche)

Intérêt de l’action

Ce roman épuré a un déroulement très simple. Dans la vie grise d’Eugénie, l’événement passe au second plan, c’est le temps qui fait tout. La composition, théâtrale par certains côtés, fait alterner les masses descriptives et les grandes scènes. L’exposition est la description de l’unique lieu de l’action, Saumur, et de la maison, la mise en place des personnages et du premier grand ressort, l’argent (jusqu’à la page 49). Un récit au passé simple, en scènes suivies, qui va jusqu’à la page 188, s’étend sur cinq jours (arrivée de Charles, naissance de l’amour, deuxième grand ressort, fiançailles, départ). Puis intervient la description d’une vie qui reprend comme par le passé.

La tragédie surgit le 1er janvier 1822, lorsqu’Eugénie affronte son père dans la scène des douzains, lutte qui se dénoue dans la réclusion. Elle cède l’héritage de sa mère morte à Grandet, dont c’est le dernier succès avant sa paralysie et sa mort (page 234) qui clôt définitivement leur affrontement.
Le temps s’écoule lentement, tout chargé d’attente et, brusquement, en août 1827 (page 249), l’espoir s’écroule : Charles se marie. C’est alors la vie privée de sens, le mariage blanc avec Cruchot, l’existence, grise malgré l’or, et toujours asphyxiée par les mêmes rites.

C’est une tragédie dont les éléments sont un huis-clos, où il y a peu de personnages, deux en somme, une crise, avec l’intrusion d’un personnage extérieur, une lutte dont les acteurs représentent les grandes forces qui font aller le monde, l’amour et l’argent, terminée par une défaite qui élève la victime, mais dans la douleur et la tristesse : «une tragédie, sans poison… mais relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l’illustre famille des Atrides» (page 191).

L’histoire est bien plate, si l’on s’en tient aux événements. Mais la dimension tragique vient de la description, qui n’est pas seulement réaliste ; dans sa lenteur explosive, elle devient un ressort de l’action. La description de la maison, des rites et des objets clefs, est très précise, donne au moindre détail un prix exceptionnel. En effet, on peut suivre le rôle de chaque objet à travers le livre : le sucrier (pages 94, 255) ; le petit banc (pages 178, 211, 216, 249) ; les cadeaux échangés qui cristallisent l’intrigue (par leur nature même : or et amour) ; le douzain (pages 33, 150 [elle le donne], 191 [son père le réclame]) ; la toilette d’or (pages 50, 113, 164 [Charles la confie à Eugénie], page 222 [Grandet y porte la main], page 234 [Charles la réclame], page 265 [Cruchot la rend]). La répétition (les rites du dîner et le jeu de loto par exemple) scande l’action. Enfin le redoublement des portraits est remarquable : celui d’Eugénie qui est retardé (pages 76, 189) où elle est transformée par l’amour (page 269 : une sainte) ; celui de Grandet (page 17-18 : « un homme de bronze », page 232 : « Harpagon ») ; celui de Nanon (page 28 : «le grenadier», p. 236 : une «femme éclatante»). En fonction du principe du double portrait avant-après que Proust, admirateur de Balzac, reprit dans “Le temps retrouvé”, il apparaît bien que les êtres subissent l’affreuse corruption du temps. Il est rendu manifeste, plus que la chronologie d’ailleurs très rigoureuse, par le rythme. Les lieux vieillissent à peine, les rites demeurent inchangés, et s’asphyxient lentement.

Intérêt littéraire

Chaque personnage est doté de son propre langage. On peut faire un relevé de la manière dont chacun désigne les autres (Grandet appelle le neveu de Cruchot de dix manières différentes), dont il les désigne lui-même (pour Grandet : «le père Grandet», «le tonnelier», «le bonhomme»…)
On peut remarquer les métaphores animales.

Intérêt documentaire

C’est dans ‘’Eugénie Grandet’’ que Balzac a le plus magistralement rendu l’atmosphère d’étouffement d’une petite ville de province, les ‘’Scènes de la vie de province’’ ayant pour premier but de mettre le lecteur parisien au courant d’une réalité qu’il connaît mal.

S’intéressant particulièrement au rôle de l’argent dans la société, il avait une vision de l’Histoire dominée par la spéculation. Le premier, il montra que, dans la Restauration, triompha la Révolution de 1789, qui était en réalité bourgeoise ; que, plus que la succession des régimes, c’est la sûre ascension des riches vers la fortune qui fait l’Histoire. Aussi faut-il entrer dans le détail des transactions de Grandet pour voir surgir :

  • une Révolution qui, par la vente des biens du clergé, permit en fait aux citoyens de Saumur d’acheter des abbayes (page 10 et suivantes), où l’on produisait du vin qu’on pouvait garder ou vendre suivant les cours ;
  • une Constituante qui favorisait la grande propriété ;
  • un Consulat où, maire à Saumur, Grandet cadastra avantageusement ses biens ;
  • un Empire où ses amis notaires l’aidèrent à pratiquer l’usure ;
  • une Restauration où il sut acheter et vendre opportunément la rente (page 144 et suivantes). Plus fréquente à Paris, mais pratiquée partout, cette manière de faire fructifier l’argent était un des mécanismes essentiels du capitalisme.

Intérêt psychologique

Parmi les personnages, il y a ceux qui sont rattachés à certaines situations, mais ne présentent pas le type d’une grande vertu ou d’un vice :

  • Mme Grandet (portrait [page 34] ; son héroïsme dans la maladie [page 200] ; sa mort [page 213]).
  • Nanon.
  • les Cruchot et les des Grassins, trios de comédie, caricatures de la vie de province dans leur inélégance. Requins de pacotille, ils sont dans les mains de Grandet «harpons pour pêcher» (page 44).
  • Charles, modèle de nombre d’adolescents de “La comédie humaine”, est pur (page 127), mais il a déjà été perverti par l’éducation parisienne d’Armette (page 157) ; le temps va développer ce germe effroyable (voir, page 250, la terrible lettre de rupture à Eugénie). Il est une esquisse de Rastignac.

Le drame se déroule entre deux personnages dont les portraits sont saisissants, qui sont en proie chacun à une passion :

Grandet : Le tonnelier-vigneron de Saumur est redoutable de froideur et d’obstination. Bégayer afin de mieux tromper ses clients, économiser la chandelle, accumuler et passer ses nuits à contempler l’or, manier ses louis, ses doublons et ses ducats, ces traits ne sont mesquins qu’à la fin : ils montrent l’usure accomplie par le temps sur un personnage fort. C’est l’avarice et non l’avare que veut montrer Balzac. L’avarice est un mode d’existence qui détruit tout chez Grandet. Il empêche le mariage de sa propre fille, l’enferme et la spolie, tue lentement sa femme, écrase ses semblables de Saumur à Paris.
Mais l’avarice est dynamique : l’argent est «vivant, ça produit» (pages 199-200) ; il fait de Grandet un «homme de bronze» qui n’entasse pas comme Harpagon, qui spécule, qui transporte les fonds (deux fois en brouette !), qui les transforme. Il lui insuffle aussi le génie de la stratégie auquel Balzac consacre l’essentiel du portrait : comment obtenir de Des Grassins en passant par Cruchot qu’on vende la rente à Paris (pages 132 à 147) ; comment faire renoncer Eugénie à l’héritage maternel (pages 217 à 230). Cette stratégie trouve sa force dans d’apparentes faiblesses, même physiologiques (page 133 : le bégaiement est une tactique).

Eugénie : Le titre indique bien que c’est cependant Eugénie qui est l’héroïne du roman. Sa discrétion et sa générosité sont peintes avec une grande délicatesse. Son mode de vie, son silence, son physique sont ternes, mais c’est justement sur un vide que peuvent s’exercer les effets physiologiques et mentaux de cette autre monomanie qu’est l’amour. Balzac la fait naître (page 82), la fait apparaître physiquement dans le roman (page 76, après l’arrivée de Charles), lui permet de juger son père (page 107), enfin de trouver le seul mode par lequel elle puisse s’opposer à lui : la dépense, le don (à Charles, puis aux pauvres).
Mais cette lutte ne peut être dramatique, une lutte d’égal à égal, que parce qu’elle ressemble à son père : le processus d’identification se fait alors dans le roman ; elle est «masculine» (page 79) ; elle fait preuve de stratégie (les déjeuners, les mensonges) ; elle transporte des fonds la même nuit que son père (parallélisme que Balzac souligne, page 161 : «Ainsi le père et la fille avaient compté chacun leur (sic) fortune») ; à la fin, elle devient comme lui, maître de la dépense (page 231), prend ses affaires en main, parle comme lui : «Nous verrons cela» (page 259). Le grand lecteur de Balzac que fut Alain l’a fort bien observé : «En prenant l’avarice comme une chose monstrueuse au lieu qu’elle est presque naturelle à la fortune, et naturelle absolument dans la vieillesse, on se prive de reconnaître Grandet dans Eugénie.» (“Avec Balzac”, 1935). Mais là où Grandet est abîmé par sa monomanie, Eugénie est sublimée. Bien sûr, l’illusion perdue va causer son dépérissement : si (pages 80, 82) l’amour «fait respirer», page 238, on lit : «Point de vie au cœur ; l’air lui manque alors.» Elle connaît la douleur, la perte des couleurs, du mouvement (page 269).
Cependant, le dernier portrait est double car l’amour peut se détourner sur Dieu mais pas l’argent : Grandet est athée (page 119 : « les avares… ») ; la fonte des joyaux de Charles en un ostensoir destiné à «la paroisse où elle avait tant prié pour lui» (page 266) est symbolique de cette transmutation. Transfigurée, dans une maison devenue couvent, «elle marche au ciel accompagnée d’un cortège de bienfaits» (page 270). Pour Balzac, l’amour sanctifie.